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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Dim 9 Oct 2016 11:51 
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Santino a écrit:
Je croyais que la genèse de The Man Without Fear remontait à la fin du run de Nocenti et Romita Jr, mais en réalité, d'après ce que je vois dans les compléments du tpb, la collaboration entre Miller et junior a débuté à partir de 1987, avant que le dessinateur ne débarque sur la série régulière (ce qui explique mieux les légères différences de style sur certaines planches de la mini-série).


Yep, les premiers contacts entre Miller et JRjr ont eu lieu en 1987 mais entre les retards de Miller pour rendre le script ( vu qu'il travaillait en parallèle sur Robocop 2) et les changements de direction de Marvel, la production s'est étalé de 1989 à 93.
Les différences de style on les voient surtout dans l'arc qui concerne Elektra (produit après le run de JR sur Iron Man) et les pages de transitions (ajoutées entre ses Punisher War Zone et ses X-Men).

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Jeu 28 Sep 2017 18:10 
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4/ A christmas Carol (Daredevil 253) :

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Reprise des affaires en douceur avec ce second numéro de Noël de Nocenti et Romita Jr.

Cette constante des épisodes de « festivités » démontre que la scénariste a bien étudié le portrait christique de Daredevil tracé par Frank Miller.
En effet, chacun de ces épisodes marchent chacun à leur manière sur les brisées de Born Again avec à chaque fois un DD passant les fêtes avec les exclus et la lie de la société.
Cette volonté est d'autant moins un hasard qu'à l'occasion de ce nouveau Noël, de bien meilleure qualité que le précédent, le Caïd effectue son grand retour et reprend les choses là où Miller et Mazzuchelli les avaient laissées.
La figure archétypale du Mal gangrénant la société urbaine américaine brûle toujours d'une envie débordante de vengeance envers l'ex-avocat aveugle qu'il n'a pas réussit à briser.

Ces 22 pages bien remplies voient donc s'entrecroiser 3 histoires où les choix des protagonistes influences chacune des intrigues parallèles.

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Le premier héros de cette histoire est Eighball, l'un des petits skaters hérités de la mini-série Longshot de Nocenti.
Oscillant entre le bien et le mal, il suit une longue course-poursuite entre Tête à cornes et les Wildboys.
Jeune garçon grandissant dans un milieu sordide et en manque de véritable structure familiale, à l'instar des autres membres du Bratpack, il apparaît comment n'importe quel enfant de son âge comme particulièrement influençable et soucieux de vouloir paraître plus dur qu'il ne l'est afin de survivre à un monde qui n'est pas tendre envers lui.

Il se retrouve donc partagé tout au long du récit entre sa fascination pour les deux délinquants des Wildboys et la figure paternelle à la fois rassurante et imposante de Daredevil.
Forcément, l'exemple des deux gangsters lui laisse entrevoir ce qui paraît être à ses yeux un forme de liberté qui est aussi facile que factice.
Il est en effet bien tentant de rendre d'ignorer les lois pour se réfugier derrière celle du plus fort, prendre ce que l'on veut et rendre coup pour coup à une vie et une société qui n'a fait que t'envoyer des gifles jusqu'à présent.

C'est heureusement la présence et les mots de DD ainsi que son amour pour Darla qui le ramèneront dans le droit chemin.
L'échange final entre les deux enfants est magnifique d'émotions rentrés et de ces mots que l'on arrive pas à sortir face à la première fille qui fait battre notre cœur. Un modèle d'écriture toute simple et particulièrement touchante.

La scénariste apparaît ici plus fine qu'elle ne le fut précédemment et tout en continuant de pointer les insuffisances de la société et l'influence que celle-ci, les parents, les images ou les adultes peuvent avoir sur les enfants, elle réintroduit l'idée de l'auto-détermination des êtres.
Pour elle, nous ne pouvons rien faire de plus que de montrer l'exemple, discuter, partager nos valeurs en espérant que ceci fasse son chemin dans l'esprit de l'autre plutôt que de nous imposer. Et c'est finalement bien Eighball qui reste décisionnaire de son chemin. La vie n'est peut-être pas facile pour lui mais découvre par lui même ce qu'il peut retirer comme satisfaction des valeurs de partage et d'amour.

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Ok, ça fait très préchi-précha béat mais c'est dans le ton des contes de Noël.

Et bien sûr celui qui représente cet esprit c'est bien Daredevil qui se mue tour à tour en ange gardien, Père Noël, Père fouettard, confesseur, bon samaritain et figure christique du récit.

Le diable rouge incarne donc ici à lui tout seul les figures tutélaires de la fête chrétienne.
Après des débuts qui furent hésitants, la scénariste semble enfin avoir compris le personnage de Matt Murdock tel qu'il fut redéfinit dans Born Again.
Elle en a saisi le portrait et utilise son récit pour réaffirmer cette figure avant de préparer des péripéties où elle compte bien pousser le bouchon encore plus loin que son illustre prédécesseur.

DD prend même dans sa poursuite des Wildboys des accents à la Dirty Harry chers à Miller : un calme froid, une violence maîtrisée et une assurance impériale semblant marier parfaitement le feu et la glace, la définition même du personnage bad-ass.

Pour autant, Murdock reste un fervent adepte de la loi et de la justice ainsi que des valeurs de charité. Le Caïd a beau lui avoir tout pris, c'est au milieu des sans-abris, des junkies, des prostituées, des orphelins, des exclus du système qu'il se retrouve en tant que justicier et qu'homme.
Pour tous les rejetés de la vie qui errent dans Hell's Kitchen il apparaît à la fois comme un protecteur, un confident mais aussi un ami dans son acceptation la plus pure, quelqu'un qui ne les jugera pas et sera toujours là pour les aider de la manière la plus désintéressée qui soit et ce qu'elle que soit son identité.
Ce qui fait la force de Matt Murdock ce ne sont pas ses super-pouvoirs ou sa tenue flamboyante de justicier, c'est son cœur.

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Et ce sera aussi sa plus grande faiblesse, comme le réalise le Caïd à la fin de l'histoire.
Un Wilson Fisk qui fait enfin son grand retour après presque deux ans d'absence de la série et qui entérine le fait qu'Annie Nocenti compte dorénavant bien s'inscrire dans la foulée de l'auteur de Dark Knight.

Comme Miller, elle fait du Caïd la représentation de ce qu'elle considère comme les maux infectant les villes, non seulement la criminalité mais aussi la collusion entre les mondes du crime, de la politique et des affaires.
Le Caïd en cette nuit de Noël prend d'ailleurs des atours d'Ebenezer Scrooge.
Il est la personnification du profit déshumanisé, de l'argent et du pouvoir roi, l'expression ultime d'un ultra-libéralisme où l'être humain peut bien être écrasé comme une mouche du moment que cela permet de faire du profit.
Depuis qu'il a perdu l'amour de sa Vanessa dans le MGN Love and War, le Caïd a perdu toute foi dans les sentiments et en bon pragmatique ne croit plus qu'en la recherche du pouvoir.
Dorénavant, il a fait sien l'adage selon lequel il vaut mieux régner en enfer que servir au paradis.

Malheureusement pour lui les mouches continuent à voler, d'autres êtres humains ont encore de la décence et ne sont pas prêts à sacrifier un repas de Noël en famille pour du pognon.... et surtout, Murdock vit toujours et continue de servir au paradis avec bonheur comme pour lui rappeler ce qu'il ne pourra jamais atteindre.
Pour le Caïd, Daredevil n'est même plus un obstacle, une vengeance ratée, mais bien un crachat à son visage, une offense, une humiliation tant la présence du justicier rouge est un rappel permanent de ses échecs en tant qu'être humain.
Et si dans sa logique pervertie l'amour fut sa perte, alors elle sera aussi celle de Daredevil.
Ce qui sera tout l'enjeu de la saga à venir.

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On constate donc tout au long de ce comic book le palier que vient de franchir Ann Nocenti dans son écriture.
Elle arrive dorénavant à mêler ses obsessions personnelles avec l'héritage laissé par ses prédécesseurs sur la série. Elle en profite aussi pour affiner ses portraits des personnages ainsi que ses questionnements sociaux en confrontant les personnages les uns aux autres plutôt que d'affirmer ses vérités de but en blanc.
De la même manière, elle se met à manier les niveaux de lectures avec efficacité comme dans la magnifique page finale en forme de queue de poisson où un sans-abri demande une pièce au Caïd, nous laissant nous demander s'il reste encore un peu d'humanité dans ce dernier, mais s'adresse aussi directement au lecteur le questionnant sur sa propre capacité à faire un geste envers son prochain.

Une page magnifiquement servie par un JRjr tout en approche cinématographique qui joue sur les notions de zoom et de répétition d'un plan fixe.
Le duo qu'il constitue avec Al Williamson trouve un équilibre parfait dans leur complémentarité artistique.
Au premier, le développement d'un découpage en droite ligne du meilleur du cinéma, une mise en scène fluide et puissante à la fois, et la mise en forme de personnages imposants que vient contrebalancer la finesse de l'encrage du second qui retranscrit parfaitement la crasse et la pollution des villes ainsi que la fusion entre les protagonistes et les lieux où ils agissent.
Il suffit de voir ici ou là la manière dont DD se fond avec les gargouilles des immeubles tel le Batman de la concurrence où les contours parfois évanescents d'un Caïd perdu dans l'ombre et la fumée de son bureau ; un Wilson Fisk presque aussi fantasmatiquement massif que la version qu'en avait donné Sienkiewicz dans Love & War.

Tout au plus peut-on esquisser un sourire devant le look très... folklorique des Wildboys dont l'un d'entre eux passe son temps à tirer la langue de façon démesurée avec encore plus d'assiduité que Gene Simmons tandis que le second ressemble à un Chuck Norris qui aurait volé la moumoute du Hoff.
De même, ils apparaissent comme une menace bien faible face à DD mais il convient de rappeler qu'ils servent surtout de McGuffin aux autres éléments de l'histoire.

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Jeu 28 Sep 2017 19:37 
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d^^
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La route jusqu'à l'enfer blanc (de DD bien sûr, pas celui de l'autre spécialiste ès brooding de chez DC) s'annonce réjouissante...Image

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Jeu 28 Sep 2017 23:01 
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Awww merci merci aaaa^^

Maintenant, il faut juste espérer que je dépasse ma fénéantise naturelle sinon la route jusqu'à l'enfer blanc risque d'être longue :lol:

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Sam 30 Sep 2017 13:53 
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Et on n'oublie pas que dans 10 jours arrive:

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Sam 30 Sep 2017 14:20 
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Pour l'avoir feuilleté il y a quelques jours dans un comic shop, je peut confirmer qu'il y a de quoi saliver là-dedans (Williamson était tellement bon à l'encrage qu'il aurait même pu me faire acheter du Cable par Chuck Austen et Greg Land, ou alors encore "mieux" un combo Colleta/Dean White sur une ongoing consacrée à Adam X the X-Treme g^^ ).

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Sam 30 Sep 2017 15:22 
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J'avoue que malgré tous les saccages auxquels il s'est livré, j'ai une certaine affection pour Colletta pour 2 raisons:

- La touche qu'il apporte aux personnages féminins (hérité de son passé dans les Romance Comics)
- Le fait que c'était un vrai personnage haut en couleurs (lié à la mafia et qui avait installé son studio... dans un bordel)

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Mar 3 Oct 2017 16:37 
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4/ Love is blindness (Daredevil 254-256) :

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Oui, l'amour est aveugle !
Tout comme la vengeance, tout comme la justice, tout comme Matt Murdock !

Avec ces trois épisodes Ann Nocenti entrecroise la fin de la saga consacrée à l'entreprise pollueuse Kelco tout en lançant celle qui reste le plus associée à son run sur Daredevil, la saga de Typhoid Mary.

Ainsi, nous assistons à un nouveau chapitre de la guerre que se livrent le Caïd et Murdock par le biais du procès opposant la Kelco (détenue par Fisk) dont les produits chimiques ont rendus aveugle le jeune Tyrone, défendu par l'avocat aveugle.
Sauf que pour remporter l'affaire, Matt Murdock doit affronter son ex-meilleur ami Foggy Nelson... à moins que ce dernier ne soit trahi par sa petite amie (et ex de Matt) la nord-irlandaise Glory O'Breen qui possède des preuves inculquant Kelco.
Même si celle-ci ne les dévoile finalement pas par amour pour Foggy, et malgré la tentative d'achat d'un juré par le Caïd, Murdock remporte l'affaire.

Si les plans de Wilson Fisk ont échoués à nouveau, ne faisant qu'accroître sa haine et son obsession pour Daredevil, il a déjà enclenché un nouveau stratagème beaucoup plus pernicieux.
Fort de la révélation que le point faible de Murdock et l'amour, il compte bien brisé le cœur de ce dernier.
Chance pour lui (et pour le lecteur), une nouvelle criminelle sème la terreur en ville, Typhoid Mary. Celle-ci étant une schizophrène pouvant échapper aux super-sens de DD, le Caïd a trouvé là son arme fatale et engage la belle avec pour mission de détruire sa némésis sans pour autant réaliser qu'il déclenche là une spirale dont aucun des trois protagonistes ne sortira indemne.

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Bon que dire de ces trois épisodes pleins comme un œuf si ce n'est que c'est dense, très dense.
Annie Nocenti démontre numéro après numéro qu'elle a gagné en assurance tant les fils des différents récits s'entrecroisent et qu'elle alterne les degré de lectures au sein d'une même phrase pouvant s'insérer dans le récit mais agissant aussi comme un commentaire sur l'héritage millerien mêlé de considérations politiques et philosophiques.
C'est une lecture extrêmement riche, à laquelle le lecteur moderne pourra reprocher sa prolixité et des dialogues pas très « naturels », dont il est finalement difficile d'en analyser les éléments (personnages, intrigues, thèmes) séparément tant l'auteur les utilisent en miroir les uns aux autres.

Bon, essayons néanmoins d'en démêler rapidement (à défaut de faire court) quelques fils.
Le premier et non des moindres étant finalement la façon dont la scénariste intègre l'héritage de Frank Miller et le prolonge tout en le subvertissant pour intégrer sa propre vision (forcément différentes quand on connaît les positions des deux auteurs).

Avec la saga de Typhoid, l'auteur effectue au premier abord une synthèse et une variation des deux runs de Miller, celui avec Janson et celui avec Mazzuchelli.
Il suffit de voir les personnages qu'elle utilise : Murdock, Fisk, Foggy, Glory, Karen Page et un clone détourné d'Elektra... il ne manque que Bullseye et Ben Urich à l'appel (mais ils reviendront à la fin du run).

Même Stick effectue un retour par le biais de flashbacks sur l'entraînement de Murdock qui permet à la scénariste d'effectuer un premier détournement.
En mettant en scène l'échec de Matt à aider Tyrone à « se prendre en main », elle pose une critique sur la figure de l'éducation par le bâton que l'on retrouve dans les comics du chantre du polar.
Elle y oppose le personnage de Mary qui réussira à faire sortir le jeune garçon de son isolement grâce à des méthodes fondées sur l'empathie.
C'est bien évidemment pour Nocenti un moyen de critiquer certaines formes d'éducation mais aussi de continuer à approfondir le thème traversant son run de l'image et de l'influence que l'on projette inconsciemment sur les esprits malléables.
Du Bratpack à Numéro 9 en passant par Tyrone et le bébé recueilli par un sans-abri, son run est traversé par la question de la préservation de l'innocence.

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Ces passages consacrées à la cécité de Murdock sont aussi une manière pour elle de s'amuser du statut d'un personnage qu'on persiste à nous présenter comme un handicapé alors que ses capacités rendent ces efforts de dissimulation quelque peu comique voire légèrement hypocrite.
Il en est ainsi de la séquence du panier de basket mais aussi des répliques de Mary s'adressant à Matt telle que « You know. He's beginning to see » ou plus encore l'accroche « look at me » lors de leur première rencontre.
D'une certaine manière, cela rejoint l'amusement dont Nocenti faisait preuve face à la mythomanie compulsive de Peter Parker dans les numéros de l'arachnide qu'elle a scénarisé.

Car bien évidemment, ce qui devient dès lors l'un des ressorts du travail d'Ann Nocenti ce sont les contradictions qui parcourent Murdock.
Handicapé et surhomme, défenseur de la loi et justicier hors-la-loi, saint (dans ses deux vies professionnelles) et pêcheur (dans sa vie privée), fervent catholique et porteur d'une défroque diabolique... c'est peu de dire que Matt est un homme de paradoxes.
Plutôt que de les résoudre en essayant d'y apporter une cohérence ou des explications touffus censées justifier tout cela comme beaucoup de scénaristes pourraient le faire, elle décide plutôt de les pousser à leur paroxysme, de les faire bouillir en DD jusqu'à l'explosion, à le pousser jusqu'à la chute.
Et dieu sait, à moins que ce ne soit le diable, combien il va chuter !

Bien sûr, elle reprend à son compte tout les interrogations du super-héros aveugle sur justice des hommes et celle du ciel, sur l'opposition entre loi et morale en entraînant l'avocat sur un terrain auquel il n'est pas habitué, celui de l'écologie et de la responsabilité des entreprises.
Autant dire que ce genre de questions sont beaucoup moins faciles à résoudre qu'un cas de meurtre ou qu'un vol dans une épicerie.
Dans le monde bien gris des cols blancs, où commence le crime et où se termine la justice ?
Une entreprise, entité anonyme par essence et a priori sans personnalité, a-t-elle une responsabilité envers la société ?
La nature est-elle une simple ressource a exploiter ou bien constitue-t-elle un ensemble dont on fait partie et que l'on ne doit pas souiller (la préservation de l'innocence encore une fois) ?
L'argent doit-il se soumettre aux lois des hommes ou ceux-ci doivent-ils se soumettre au profit sans loi ?
Le paradis de la liberté démocratique n'est-il pas devenu le cauchemar bureaucratique plombés par la complexité de la paperasserie et des lois qui lui semblait être l'apanage du communisme ?
Autant de questions que Daredevil aura bien du mal à trancher (et toujours d'actualité) et même si l'on sent très bien de quel côté penche l'auteur, elle n'hésite pas à se faire l'avocat du diable (haha) plutôt que de batailler de manière obtus (« big biz is good for the economy, good for the country, and every man consumes, even little Tyrone).

Mais si Matt Murdock avance sur un fil dans ce domaine, ce n'est rien en comparaison du volet personnel de sa vie où il chute complètement.
Lui, le grand saint, le défenseur de la pureté, le chantre d'une justice morale va s'abîmer comme le plus vil des pêcheurs.

Au travers de la chute du héros, Nocenti reprend là encore l'héritage millerien tout en le détournant.
Car si chez Miller la chute tenait de l'opéra tragique (l'amour impossible entre des protagonistes guidées par des valeurs opposées de la saga d'Elektra) et la vengeance de polar (Born Again), la scénariste voit les choses différemment.
Pour elle, la pire des chutes, la vraie chute c'est celle que l'on provoque soi-même, celle qui vient de ces forces au fond de nous-même que l'on a bien du mal à contrôler et celle-ci fait bien plus mal et est bien plus longue (comme vont le découvrir les lecteurs).
Le nœud de la différence c'est que chez Miller c'est le monde qui t'agresse et que ce sont ta hargne et ta foi qui te sauveront.
A contrario, et même si le Caïd servira ici aussi d'élément déclencheur, chez Nocenti on porte nos pêchés en nous et c'est en se pardonnant soi-même que l'on trouvera la rédemption (ce qui n'arrivera pas ici avant l'épisode 282... voire 291).

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Car oui, Matt Murdock est coupable !
Il est coupable d'être un séducteur compulsif et auto-centré.
Et cela est dans l'ADN même de la série puisque outre le défilé de femmes que le rouquin a fait passer dans son lit, il a tout de même fait preuve d'un comportement pour le moins égoïste avec les femmes.
Il en est ainsi de la manière dont il traita Karen Page (le savoureux trio d'identité avec Mike Murdock), Heather Glenn (balancée entre les menaces et le délaissement comme une femme battue) ou de Glorianna O'Breen (délaissée comme une vieille chaussette par un Matt obnubilé par lui-même).
C'est peu de dire que Matt a un sérieux problème dans sa relation avec la gent féminine et l'on peut y voir tout à la fois la rancoeur d'un homme abandonné par sa mère dans son enfance et le complexe de la Méduse qui traverse toute l'oeuvre de Miller.
Et si la coupe « rasta » de Typhoid rappelle la méduse, l'auteur ne va pas essayer d'expliquer cela mais bien d'appuyer là où ça fait mal en poussant Murdock à répéter ses habituels errements.
Car finalement, voici bien un domaine qui échappe au regard de l'avocat aveugle.
Dans nos sociétés occidentales, l'adultère (hors mariage) est-il encore un crime ? Est-il même encore une faute morale dans le sens où s'il est « condamné » par la population il n'en reste pas moins toléré.
Autant dire cette question a bien du mal a être résolue dans la vision manichéenne de DD.

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Malgré ses remords par moments, Matt n'arrive pas à contrôler ses pulsions et le lecteur sera totalement horrifié devant le drame le plus commun qui soit, un drame bien anodin par rapport aux fins du monde routinières et pourtant tellement plus effrayant, celui d'un Matt succombant à son désir pour Mary pendant qu'il reçoit un message téléphonique de Karen.
Une Karen qui souffre en silence en réalisant que l'homme qu'elle aime est en train de lui échapper et qui pourtant continue de le couvrir de son amour. Autant elle que Glory avec Foggy semblent avoir déjà réalisé qu'aimer l'autre c'est aussi s'oublier pour l'autre, donner de soi à ce dernier.
Tout le contraire d'un Murdock obsessionnel et centré sur ses dilemmes intérieurs là où son alter ego costumé est porté vers les autres.

Nocenti appuie aussi sur la violence intérieure qui s'agite au fond de Daredevil.
Là où la hargne était un moteur de vivre chez Miller, elle devient ici aussi un instrument de la chute et un corollaire du sexe, l'Eros et le Thanatos dansant ensemble.
Celle-ci semble à tout moment prête à exploser et encore plus dans les moments sexuellement chargés. Il suffit de voir la manière dont il agrippe les cheveux de Mary durant leur baiser.
Ou plus encore lors des affrontements entre DD et Typhoid où la violence ne fait que renforcer l'excitation sexuelle des deux protagonistes.
Voire même lors de la confrontation entre Murdock et Fisk tant la haine les liant ressemble à celle de deux mâles alphas en plein combat pour la possession d'une femelle (Typhoid Mary).

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Le Caïd justement.
Encore un héritage millerien qui servait au bon Frank à donner corps à ce qu'il identifiait comme le Mal gangrénant la société : le corps politique, le gouvernement (Randolph Cherry ou les généraux) et les médias.
Si Nocenti ne bazarde pas cet héritage, elle déplace la problématique vers sa propre vue du mal, soit le libéralisme économique sans freins.
Dans son run, le crime marche main dans la main avec le pouvoir économique, ou plutôt elle voit le premier comme l'aboutissement ultime du second dès lors qu'on ne l'encadre plus. L'économie mafieuse n'est-elle pas finalement une libéralisme débarrassé de toute loi ?
Elle rappelle au passage comment la mafia s'était implantée au sein des syndicats américains afin de contrôler tout un pan de l'économie en mettant en scène une grève des éboueurs provoquée par le Caïd qui ne voit dans les hommes que des déchets.
Car si Murdock se voit comme un ange, Fisk se voit lui comme le diable.
Ce n'est plus tant se venger de DD qu'il souhaite, mais bien de le salir, de lui faire partager son propre enfer personnel dans une espèce de logique perverse où ils se reflèteraient l'un l'autre par leurs tares.
Il va y réussir. Il va même y réussir trop bien tant l'apparition de Typhoid Mary va réveiller en lui un besoin d'amour, une sexualité réprimée depuis le départ de sa femme.
Se voulant un maître manipulateur froid, Wilson Fisk se révèle progressivement comme ce qu'il est, un homme se sachant au-delà de toute rédemption depuis la perte de Vanessa, un homme qui veut partager son malheur avec son ennemi.
Et c'est finalement ce qui arrive lorsque Fisk commence petit à petit à perdre le contrôle de lui-même (et de sa violence intérieure) et à tomber amoureux de Typhoid.
Son plan commencera alors à se retourner contre lui-même puisque plus cette dernière séduit Murdock, moins il arrive à supporter ce jeu.

L'ange (cornu) et le diable ne s'avère au final n'être que des hommes.
Et c'est la femme qui a les cartes en mains.

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Venons en à la femme justement. Typhoid Mary.

Là aussi, Nocenti semble au premier abord marcher dans les pas de Miller en donnant une nouvelle amante-ennemie à Daredevil.
Sauf que Typhoid n'est pas Elektra. La ninja grecque était une figure tragique alors que Mary est... une création beaucoup plus sexuelle, vicieuse, dérangeante.

Il convient tout d'abord de noter qu'Ann Nocenti s'est (en partie) inspirée de la véritable Typhoid Mary pour son personnage.
Mary Mallon, une immigrée nord-irlandaise née dans le comté de Tyrone (coincidence ou pas, ça ne manque pas de sel au vu de certains protagonistes de ces épisodes), était une cuisinière vivant à New-York au début du 20ème siècle.
Elle fut identifiée comme la première « porteuse saine » de la fièvre typhoïde et causa l'infection d'une cinquantaine de personnes.
Refusant de quitter son travail de cuisinière et réfutant les conclusions médicales, elle alla jusqu'à changer d'identité pour continuer son activité avant d'être internée à vie.
Son cas fit tellement sensation que l'expression Typhoid Mary entra dans le langage courant aux Etats-Unis afin de désigner toute personne répandant, consciemment ou non, un virus indésirable.
Et c'est peu de dire que la Typhoid de Nocenti est un virus, un poison.

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Pour le reste, et comme elle le déclara à plusieurs reprises, le personnage est un agrégat des toutes les représentations de la femme que se font les hommes.
Maman, putain, petite fille, fragile, forte, sainte, pécheresse, dominatrice, soumise, vierge, nymphomane, mante religieuse, féministe haïssant les hommes, babygirl de son papa Caïd... Typhoid est tout cela à la fois (la scénariste ira même ajouter une nouvelle facette avec une Bloody Mary en forme de cliché de la bad girl/femme forte qu'aime tant les geeks).
Elle rajoute au passage une pincée de son amie et collègue Louise Simonson à propos de laquelle elle déclara qu'elle avait la capacité de troubler la raison de n'importe quel artiste masculin pour lui faire faire ce qu'elle voulait en lui faisant croire que l'idée venait de lui.

La Typhoid Mary d'Ann Nocenti, c'est un cocktail molotov prêt à exploser à la figure de ceux qui jouent avec, une pomme juteuse qui empoisonnera celui qui voudra la croquer.
En créant un assemblage hautement équilibriste de toutes les images fantasmées que les hommes se font des femmes, elle a donné naissance à l'un des plus forts personnages féminins et féministes de ces 50 dernières années.
Typhoid est une création tellement trouble et jouant sur les limites et les paradoxes qu'elle détonne au sein d'un univers Marvel finalement bien politiquement correct et à l'exception de sa créatrice bien peu oseront s'y frotter, les rares ayant tentés l'aventure s'étant cassés les dents dessus (Joe Kelly (avec un retcon détruisant autant l'historique que la portée du personnage), Bendis, Slott).

Entre les mains de Nocenti, elle est un miroir des peurs et désirs masculins qui renvoient Fisk, Murdock, les editors et le lecteur à l'insondable mystère féminin.
Plus qu'une simple vilaine, c'est un personnage libre, anarchiste, qui bouscule toutes les conventions établies et qui joue de ses armes pour prendre détruire un pouvoir patriarcal en le renvoyant à ses faiblesses.
Et parmi ces armes, il y a le sexe, le désir, le besoin d'amour qui rend les hommes si aisément manipulables. Ces hommes qui jouent les gros durs mais sont capables de fondre comme un glaçon face à un regard de biche apeuré ou de faire des caprices de petits garçons s'ils n'ont pas de petite gâterie.
Typhoid Mary est un personnage totalement charnel, une femme maitresse de son corps et même si elle s'offre à Murdock, Fisk ou un petit bandit de bas étage, c'est elle qui mène la danse à chaque instant.

La femme est le pêché dans l'imagerie religieuse et cette fois-ci c'est elle qui charme le diable.

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John Romita Jr est au diapason de sa scénariste et tombe tellement sous le charme vénéneux de cette nouvelle création qu'il lui donne à Mary les traits de sa petite amie (et future femme).

Travaillant en totale synergie selon la Marvel Way, les deux artistes (et Al Williamson) se renvoient la balle en remplissant ces épisodes de petits détails savoureux.
L'innocente Mary séduit Matt lors de leur première rencontre et JRjr donne discrètement à la main de celle-ci l'aspect d'une patte de panthère griffue.
Romita dessine sur une case une Mary étonnamment ressemblante à Mary-Jane Watson ? Nocenti s'en amuse dans la voix off en déclarant qu'elle fut une actrice à succès.
Lors de leur premier affrontement, Fisk prend le dessus sur une Typhoid et John Romita ne peut s'empêcher de lui donner des traits de petite fille soumise avant que Nocenti ne vienne surenchérir avec un dialogue où le Caïd lui-même se présente comme un sugardaddy avec sa babydoll.
JRjr en profite aussi pour en rajouter une couche dans le caractère blasphématoire de Typhoid qui n'aime rien tant que d'attaquer DD avec une croix ou de se frotter à une statue d'ange.

Le dessinateur continue en parallèle à faire évoluer son style en commençant par-ci par-là à délaisser le réalisme pour faire évoluer son trait vers quelque chose de plus heurté, plus « viril » et massif (contrebalancé par la finesse de l'encrage de Williamson) voire proche de l'abstraction. Il se met donc ainsi à regarder un peu plus du côté de Miller, Janson ou même Sienkiewicz.
Il en est ainsi de la séquence de rêve qui ouvre l'épisode 255 avec un enfer de tuyaux et de papier proche de certaines planches de Love & War.
Mais on peut aussi dénoter la manière dont les visages de DD et Typhoid deviennent de plus en plus triangulaires dans le numéro 256.

Surtout, l'artiste continue d'affiner sa narration comme le montre la mise en page de certaines séquences à la lecture verticale. Ici, un homme s'apprêtant à se jeter d'un toit tandis que Daredevil chute en parallèle pour le sauver. Là, une séquence de douche purificatrice pour Murdock et Mary.
Il truffe aussi les conclusions de différentes séquences de multiples plans « en suspension » où le regard se décale des visages ou des paroles des protagonistes pour se fermer sur une partie de leur corps, un objet, un autre personnage réagissant à ce qui se passe renforçant ainsi le poids de l'action se déroulant hors-champ.

Les outils narratifs du fils Romita courent même d'épisodes en épisodes et il surligne la chute métaphorique de Daredevil qui virevolte au dessus des toits dans le 254 (« Meanwhile, high above the city ») avant de combattre Typhoid sur la terre ferme dans le 255 et d'être finalement entraîné dans les égouts au 256.
Avec ces 3 séquences, Nocenti et JRjr ont permis à la femme de faire tomber l'ange du paradis et de le souiller comme n'importe quel homme.
Et cette souillure là rien ne pourra l'effacer.

Mais ce sera une autre histoire venant après un crossover avec le Punisher (et un fill-in).

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MessagePosté: Ven 6 Oct 2017 16:22 
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5/ This town ain't big enough for both of us (Punisher 10 – Daredevil 257) :

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Un petit crossover entre l'homme sans peur et la superstar absolue des comics de la fin des années 80.
Pour le Punisher, l'équipe artistique se compose de Mike Baron et Whilce Portacio et si l'on a déjà abordé l'oeuvre de Baron dans le topic sur les MGNs (le post sur Punisher :The Intruder), attardons-nous un peu sur le dessinateur.

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William « Whilce » Portacio est né aux Philippines le 8 juillet 1963 avant que sa famille n'émigre aux Etats-Unis, tout d'abord sur l'île de Midway puis au Nouveau Mexique avant de finalement poser ses valises à San Diego.
C'est là que le jeune garçon fit deux grandes découvertes qui influeront sur son futur.
Tout d'abord une collection de comics jetés à la poubelle par une voisine décidée à se débarasser des illustrés de son mari pour faire de la place (messieurs, vous savez ce qui vous attends).
Découvrant un nouveau monde, il se met alors au dessin en souhaitant émuler deux idoles antinomiques : Jack Kirby et Neal Adams.
C'est aussi à San Diego qu'il devient ami avec un autre garçon du nom de Scott Williams et les deux resteront liés comme les deux doigts de la main jusque dans leurs parcours professionnels.
Cependant, Portacio rêve de devenir astronaute et ne se tournera vers le domaine artistique qu'une fois confirmé que son embonpoint et sa vue défaillante lui interdisent cette carrière.
Il tente donc dorénavant d'intégrer le staff d'un éditeur de comics et c'est lors de l'édition 1983 de San Diego qu'il soumet son book à Carl Potts qui décide de la prendre sous son aile.

Doté d'un certain nez, Potts ouvre, pour le meilleur et pour le pire, la voie vers les 90s et Image Comics tant par les sujets qu'ils promeut dans ces titres que par l'écurie d'artistes dont il s'érige en manager (Portacio, Williams, Thibert, Jim Lee, Stroman, Silvestri, Leonardi).
Soucieux de faire travailler et progresser sa nouvelle recrue, il place comme assistant de Brent Anderson sur Ka-Zar avec mission pour ce dernier d'apprendre les ficelles du métier au nouveau venu.

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Quelque temps après Portacio croise une première fois la route de Nocenti en effectuant ses débuts comme encreur sur les crayonnés d'Arthur Adams sur la mini-série Longshot.
Passé quelques travaux d'encrage sur des fill-ins, il se retrouve propulsé par Carl Potts comme encreur de la série Alpha Flight.
Il assure une certaine stabilité graphique à une bande connaissant alors un défilé d'encreur et sur ses deux derniers épisodes il travaille avec le futur fils chéri de Marvel avec qui il fonde (en compagnie de l'ami Williams) le studio Homage : Jim Lee.

Lee préférent l'encrage de Williams et Portacio étant toujours désireux de dessiner, Potts accède à leur requête et nomme finalement le philippin dessinateur suppléant sur la série Strikeforce Morituri.
Il a alors pour charge de dessiner les épisodes que ne peut rendre le très lent dessinateur titulaire et qui n'est autre que son ancien maître, Brent Anderson.

C'est grâce au désistement d'un autre dessinateur (et encreur) trop lent pour tenir les délais que Portacio verra les portes du succès s'ouvrir devant lui.
Klaus Janson n'arrive alors pas à fournir un numéro toutes les six semaines et se retrouve débarqué du succès surprise de l'année 1987 : The Punisher.
Whilce Portacio entame ainsi son run au numéro 8 de la série scénarisé par Baron et édité par Potts et qui fait son beurre en s'inspirant des faits divers faisant la une de la presse à l'époque pour y donner une solution expéditive, développant du coup un plaidoyer pour la justice expéditive et la peine de mort.

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Et c'est Carl Potts, toujours un fin renard dès qu'il s'agit de faire des coups commerciaux, qui à l'idée d'un crossover entre le scénariste le plus à droite en activité chez Marvel (Baron) et celle la plus à gauche (Nocenti).
Il n'hésite d'ailleurs pas pour cela à détourner une histoire déjà écrite sous son aile dans Cloak & Dagger 2 ; celle d'un serial killer empoisonnant des cachets d'aspirine au hasard.

Potts s'est une fois de plus inspiré d'une affaire bien connue des années 80 (et jamais vraiment résolue), celle des meurtres au Tylénol de Chicago.

Plus qu'un crossover, nous assistons donc ici à une confrontation d'opinions, des regards croisés sur un même cas qui s'inscrit une fois de plus dans les thèmes de l'inné et de l'acquis, de la responsabilité personnelle et de celle de la société.

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Le Punisher et Daredevil sont donc tous les deux sur la piste d'Alfred Coppersmith, homme à la dérive tuant aveuglément en empoisonnant les cachets d'aspirine avec du cyanide et chacun des deux hommes compte bien faire valoir son point de vue sur la justice.

Bon, que dire sur une histoire au sujet pour le moins sensible et polarisant fortement les opinions politiques ?

Disons que pour ma part, je ne suis pas fan du Punisher de Baron que je considère comme la partie la plus faible des deux.
Malgré deux-trois pointes d'humour (le bain de bouche et la séquence plomberie) et une référence un peu gratuite (Pupu lisant Poe must Die), on est dans du Punisher classique de l'époque avec un Frank Castle monolithique au possible et dont le seul but semble être d'augmenter son body count comme un joueur de Call of Duty.
De même, la manière dont Castle mène l'enquête est quelque peu capillotractée. Ainsi dont il élimine les femmes d'emblée de sa liste de victimes potentielles et la manière dont il passe par les Témoins de Jéhovah (« bon alors, si quelqu'un les a envoyés bouler, c'est que c'est lui le coupable »... hmmouaif).
Pareillement, Coppersmith est ici décrit de la même manière que les autres vilains croisant la route du Punisher : pas de background, juste un psychopathe semblant tuer pour le plaisir de tuer, bavant, éructant, menaçant d'étriper ses voisins...
Le pourquoi ? Le comment ? Ceci importe peu à Baron pour qui tu tues donc on doit te tuer.
De ce côté là, la réplique finale du Punisher fait tout de même assez froid dans le dos tant le vigilante semble déconnecté de toute humanité :
« It's a good thing I don't do this for her, or people like her. When you get right down to it, most people are creep ».

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Du côté graphique, c'est du Portacio pur jus et le lecteur d'aujourd'hui ne sera pas dépaysé tant son style n'a pas évolué d'un iota en 30 ans de carrière.
Tout juste notera-t-on que son découpage de l'époque fonctionnait mieux car plus classique.
Il tente néanmoins quelques petites tentatives de jouer avec la narration qui tombent à plat par faute d'amateurisme comme cette séquence mettant en scène Pupu et Coppersmith en parallèle mais dont les cases changent soudainement de côté sur la page.
Pour le reste on voit bien ce qui a pu séduire à l'époque, à savoir une profusion de détails et un certain sens de la case iconique (le Punisher méditant ou révélant soudainement son habit de justicier).
Malgré tout, les personnages de Portacio possèdent toujours ces morphologies ingrates voir bizarroïdes tant elle semblent à la fois gonflées de muscles et posséder la dureté d'un ballon de baudruche.
De plus, sans l'apport du découpage « in your face » (chaotique) qui viendra plus tard, sa mise en scène des combats est bien mollassonne malgré la profusion de petit traits de mouvements censés donner plus de dynamisme mais qui ne masque pas la faiblesse des coups.

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En conséquence, entre son idéologie et sa mise en scène cheap essayant de paraître clinquante, ce volet ressemble à une vieille VHS de la Cannon (ce qui peut avoir son charme).

Et de l'autre côté nous direz vous ?
Et bien on se positionne à l'autre extrémité du spectre tant politiquement qu'au niveau de la prestation artistique.

Ann Nocenti prend le temps de poser ses personnages, de rentrer dans leur psyché et de les confronter les uns aux autres afin de donner plus de poids et de matière à réflexion sur la responsabilité de l'être et de la société.

Tout d'abord, elle joue une fois de plus avec l'héritage millerien qui submerge alors l'industrie et démontre avec quelle facilité il est possible de s'emparer des tics d'écritures de celui-ci.
Il suffit pour cela de voir la manière dont elle écrit le Punisher tout en monologue intérieur constitué de phrases courtes, claquantes, comme autant de slogans valorisant la justice expéditive (scum ! Rats ! Murderers ! Guns win, they die ! I'm the best at what... ah non ! Ca c'est ailleurs).
Si ce tic d'écriture lancé par Miller fut révolutionnaire en son temps, il fut tellement digéré par ses petits camarades dès qu'il s'agissait de mettre en scène des antihéros torturés et violents qu'il en est vite devenu lassant (même si certains en sont encore là en 2017... n'est-ce pas M. Remender?).

Nocenti fait néanmoins preuve de malice en faisant glisser la voix intérieure du Punisher (1ère moitié du récit) vers Alfred Coppersmith (2de moitié) comme une manière de souligner qu'il n'y a pas de grande différence entre les deux ; seul la cible leur permettant d'extérioriser leur haine du monde diverge au final.

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Surtout, on sera gréé à la scénariste de donner contextualiser le personnage d'Alfred Coppersmith en lui donnant un contexte, une histoire et une psychologie.
Certes cela n'excuse pas les actes de celui-ci et l'argument de défense émis par Matt Murdock dans la dernière page (plaider la folie temporaire et des circonstances atténuantes) peut paraître bien léger voire fallacieux.
Néanmoins, on peut comprendre le parcours de Coppersmith, ses motivations, la raison de sa colère aveugle envers un ennemi qui est finalement partout et nulle part.
Plus qu'un tueur sadique et grimaçant comme chez Baron, il est ici un homme qui ne trouve plus sa place dans une société en pleine mutation et qui change plus vite que lui ne le peut.
Au travers de Coppersmith, c'est à une représentation du sort des cols bleus dans le monde mis en place par le reaganisme que dresse ici l'auteur et qui forcément continue de faire écho avec le monde actuel tant l'Histoire semble bégayer.
Encore une fois, il ne s'agit nullement d'excuser les actes du tueur et Murdock le dit lui-même en dernière page.
Si il plaide bien pour certaines circonstances atténuantes et la part de responsabilité de la société dans le devenir des hommes, il ne rejette pas pour autant la responsabilité personnelle (You murdered several times. You have to pay for that. Maybe with a life sentence).
Ce qu'affirme ici la scénariste c'est que tout un chacun, même la pire des ordures, à droit à la rédemption dès lors qu'il assume ses actes, paie pour eux et fait l'effort de changer comme on peut le voir dans la dernière case où Coppersmith envisage de reprendre le chemin dont il s'était détourné.
Elle reconnecte donc ici une fois de plus l'avocat aveugle avec son fond chrétien promoteur de valeurs de pardon.

On peut même affirmer qu'elle pousse encore plus loin en critiquant la figure du super-héros, du justicier. Ainsi, dans les pages précédentes, Coppersmith souligne bien qu'il y a bien peu de différence entre Daredevil et le Punisher.
Car finalement, en vertu de quoi ces hommes en collants, agissant eux-même en dehors de la loi, peuvent décider de se constituer décideurs du destin d'autres hommes ? Quelle autorité morale ont-ils qui leur permet de rendre justice ?
Avec ce passage on tombe pile sur la pierre d'achoppement du genre slippesque qui montre bien les limites du « réalisme » qu'on voudrait lui appliquer. Même si l'on peut s'intéresser à des sujets de société et utiliser celui-ci comme vecteur de ses convictions, il butera toujours, par sa nature même, sur cette question.

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A côté de cette figure imposée du crossover, Annie Nocenti n'en oublie néanmoins pas pour autant ses intrigues en cours et continuer de tisser sa toile autour du triangle Murdock-Fisk-Mary.
C'est une fois de plus cette dernière qui mène le jeu puisque Typhoid décide de torturer les sentiments du pauvre Caïd en le confrontant à la douce Mary.
Et si la belle réussit à percer la carapace de Fisk et à le mettre dans son lit pour mieux le contrôler, elle ne réaliste pas encore qu'elle vient de se mettre elle-même en danger par ce stratagème.
En effet, la petite Mary commence inconsciemment à percevoir que quelque chose cloche chez elle et si Typhoid arrive toujours à mater son alter-ego lors d'une séance de « peinture » dantesque, son contrôle semble commencer à flancher.
Les frontières entre les deux identités vont alors commencer à se brouiller, dépassant ainsi le simple jeu d'opposition jusqu'ici mis en scène. Après tout, nul homme (ou femme) est juste saint ou démon mais bien les deux à la fois.

De son côté, John Romita Junior continue de gravir les échelons avec aisance et enfonce sans même avoir l'air de se forcer la prestation de Portacio.
Il suffit de comparer la représentation du combat entre Daredevil et le Punisher qui sous le trait du fils Romita est d'une fluidité et d'un dynamisme impeccable tout en prenant une force, un côté dantesque, plus grand que nature au tout.
Sous son crayon, les deux hommes deviennent plus grand que nature et leur confrontation prend des atours mythologiques au diapason de cette couverture où les frères ennemis ressemblent à 2 titans écrasant Manhattan.

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De même pour sa narration qui alternent des transitions de scènes par la continuation du mouvement d'un personnage par un autre (le passage de la première apparition du Punisher à DD) ou bien la répétition de cases cinémascopes (afin de montrer la spirale psychologique obsessionnelle de Coppersmith), double splash (pour souligner la puissance de Daredevil) ou bien cette magnifique splash avec un Coppersmith cadré en gros plan pendant que s'enchaînent les poses des combattants (le tout permettant de retranscrire la fascination de cet homme commun pour ces deux créatures mythologiques).

Si la représentation du combat DD/Pupu se taille la part du lion en permettant à Romita de faire la synthèse de ses deux idoles Miller et Kirby, nous retiendrons plutôt deux autres séquences caractéristiques de la progression du dessinateur à cette période.

La première c'est la séance de « peinture » avec ce portrait de chien « abîmé » à la Sienkiewicz, le résultat ressemblant quelque peu à l'ours-démon de l'artiste des New Mutants, et qui indique que JRjr s'intéresse de plus en plus à une certaine stylisation, une certaine abstraction du trait qui s'exprimera plus en avant à partir de l'épisode 262.

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L'autre séquence est l'avant dernière. Elle s'ouvre encore une fois en prolongeant le mouvement de la séquence précédente, un superbe plan sur les pieds du Caïd et de Typhoid en train de s'embrasser, et que l'on reverra dans d'autres épisodes, s'achevant sur un cadrage du baiser entre Mary et Matt.
Les deux entrent alors dans une église pour continuer sur un plan où Matt confie ses remords de trahir Karen Page devant une statue de vierge ressemblant à cette dernière.
Et pendant que les deux amants pêchent une fois de plus dans ce lieu saint, l'oeil se détourne progressivement de l'action pour zoomer sur des cierges s'embrasant comme les flammes de l'enfer.
L'ensemble produit un effet de malaise, d'excitation, de culpabilité et de blasphème superbement envoûtant et qui emmène le lecteur à condamner les actes de Murdock tout en partageant avec lui les délices de l'interdit.

Mais avant de continuer d'observer la chute de Murdock, nous ferons un arrêt sur le « lieu de naissance » du Punisher, le Vietnam.

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MessagePosté: Sam 7 Oct 2017 09:58 
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Pour rappel, la suite des épisodes de Nocenti et Romita jr ressort mardi prochain en VO d^^

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MessagePosté: Dim 22 Oct 2017 16:37 
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- Interlude I

Stranded in the jungle (Daredevil 258) :

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Du Punisher au Vietnam il n'y a qu'un pas, et c'est toute l'équipe artistique de la série Psi-Force qui débarque pour ce premier fill-in de l'ère Nocenti/Romita junior.

Je ne reviens pas sur le parcours du dessinateur Ron Lim que l'on peut retrouver dans le post sur le MGN « Deathrap : The Vault »ici.

Quelques mots rapides par contre, sur le scénaristes rookie officiant ici : Fabian Nicieza.

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L'américano-argentin Fabian Nicieza est né le 31 décembre 1961 à Buenos Aires avant que sa famille n'émigre durant sa prime enfance dans le New Jersey.
Les comics jouèrent un rôle d'importance dans l'éducation du petit Nicieza puisque c'est au travers des illustrés qu'il appris à lire et écrire l'anglais.

Il suit plus tard des études de marketing et sort diplômé de la Rutgers University en 1983 puis effectue tout d'abord un stage dans les studios de la chaîne de télévision ABC avant de se tourner vers le domaine de l'édition. Il fait ainsi partie durant quelques années du département production du Berkley Publishing Group avant de grimper au poste d'editor.

Fort de cette expérience, il part frapper à la porte de Marvel en 1985 où il commence comme manufacturing assistant (plus où moins le type chargé de collecter les planches à envoyer à l'imprimeur).
Il est ensuite repositionné au sein du département marketing de la compagnie en tant que manager publicitaire, poste plus en accord avec son parcours.
Chargé de promouvoir les comics de la maison, il commence ainsi ses premiers travaux d'écritures freelance au sein de l'organe officiel de communication lancé par Shooter, le magazine Marvel Age, cette revue servant à créer le buzz autour des différents comics en ces temps pré-internet tout en essayant de tisser un lien avec le lecteur et de raviver l'esprit du Bullpen imaginé par le Dentier à roulettes.

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Parallèlement, son ascension au sein du staff de Marvel se poursuit puisqu'il est nommé nouvel editor du label Star Comics (la collection « pour enfants » de la compagnie) en lieu et place du nouvel editor-in-chief de Marvel, Tom DeFalco.

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Toujours désireux de devenir scénariste, il saisit enfin sa chance en juillet 1987 en reprenant la série Psi-Force, sorte de décalque des mutants publié sous le label New Universe, au numéro 16 en compagnie d'un autre rookie, Ron Lim.

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Quelques mois plus tard, l'équipe est appelée à la rescousse pour pondre un fill-in sur la série Daredevil afin de donner un peu de temps à JRjr pour préparer le future épisode-double 260.
Et c'est ainsi que Nicieza effectue ses premiers véritables pas au sein du Marvel Universe (publié après le dyptique Web of Spider-Man 38-39, le DD fut en fait produit avant).

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L'aveugle et ex-appelé au Vietnam, Willie Lincoln ne cesse de revivre les circonstances dramatiques de son accident au travers de ses cauchemars.
Bientôt, ce pêché originel va revenir le frapper de plein fouet au travers d'un mystérieux serial killer assassinant les membres de l'escouade de Lincoln, forçant ce dernier à appeler Daredevil à la rescousse.

Bon, que dire sur cet épisode ?

On admirera tout d'abord la rouerie de la couverture avec un Bengal ressemblant alors à un lointain clone du populaire ouvre-boîte sur pattes Wolverine et qui attire instantanément l'oeil de l'acheteur curieux. Malin, très malin.

Pour l'intérieur, disons que c'est... studieux... et appliqué.

Clairement, Fabian Nicieza fait ses classes et montre qu'il a bien appris ses leçons et peut se fondre dans le moule de la Maison aux Idées.
Ainsi, son Bengal reprend la figure classique du vilain qui n'en est pas vraiment un et pour lequel on compatit propre aux grands méchants Marvel.
De même, il inscrit sa création dans la continuité tout en livrant un récit clair où l'on peut débarquer sans connaissance préalable.
Ainsi, Bengal est lié au passé de Willie Lincoln, personnage précédemment apparu durant le run historique de la Moumoute et de Gene Colan afin de parler du Vietnam.
Petite coquetterie, on découvre aussi dans ce fill-in que Lincoln faisait partie de la même escouade que Red Wolf et qu'il a rencontré James « War Machine » Rhodes mais une fois de plus, cela reste du clin d'oeil qui flatte le fan sans gêner le noobie.

Pour le reste, l'histoire est limpide et linéaire, peut-être un peu trop d'ailleurs.
Certes tout cela n'est pas désagréable mais il manque un petit supplément d'âme pour que le tout puisse s'imprimer durablement dans la mémoire du lecteur.
Pareillement, la conclusion un peu rapidement emmené de manière laconique, avec le vilain qui (apparemment) se suicide, renforce ce sentiment de tout ça pour ça, de « viens faire un petit tour et puis s'en va » sans réussir à nous émouvoir véritablement.

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On peut aussi dénoter que le jeune scénariste sait saisir l'air du temps en surfant sur la seconde vague de films sur le Vietnam qui envahissent tous les écrans, de même qu'il met en place les (petites) thématiques qui traverseront son œuvre future, celle des conséquences de la guerre sur de jeunes esprits et du vol de l'enfance ( X-Force et Cable évidemment mais aussi New Warriors, Nomad, Adventures of Captain America ou Thunderbolts).

Graphiquement, le scénariste n'est pas non plus véritablement aidé par Ron Lim.
S'il ne s'en sort pas trop mal dans les séquences d'action et que son graphisme arrive alors à se montrer classiquement charmeur (grâce à l'encrage détaillé de Jim Sanders III), il est totalement en peine de retranscrire les émotions.

Cela se voit dès la splash page d'ouverture qui se voudrait dramatique et effrayante mais dont les personnages prêtent légèrement à rire et semblent sortis de certaines caricatures de MAD Magazine.
On pourra citer aussi la séquence « du miroir » avec son Bengal aux lèvres pincées qui font qu'on se demande s'il pleure, s'il est en colère ou s'il s'est juste mordu la langue.
Bref, le graphisme de Lim montre rapidement ses limites.

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On accordera néanmoins un bon point au dessinateur pour son design accrocheur de Bengal qui fait regretter que le personnage soit aussi rapidement mis à la poubelle et peut expliquer pourquoi Nicieza décidera finalement de le ressortir des limbes, enrichissant ainsi la galerie des 3èmes couteaux marvéliens.

Au final, un fill-in pas honteux comme Marvel en publiait régulièrement à l'époque pour permettre à ses aspirants scénaristes et dessinateurs de se faire la main tout en respectant le calendrier des sorties (afin de ne pas payer les fameuses pénalités qu'imposaient les imprimeurs) mais totalement dispensable pour le lecteur.

Une petite pause donc avant le grand final de la saga de Typhoid Mary.

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MessagePosté: Dim 22 Oct 2017 19:57 
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Pour la "coquetterie", je suis aussi convaincu que le "Josh Coop" qui apparaît dans l'unité n'est autre que le Joshua Cooper, ami de Steve Rogers dans les épisodes 250/300 de Captain America.

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Dim 22 Oct 2017 20:17 
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ThierryM a écrit:
Pour la "coquetterie", je suis aussi convaincu que le "Josh Coop" qui apparaît dans l'unité n'est autre que le Joshua Cooper, ami de Steve Rogers dans les épisodes 250/300 de Captain America.


Pas con, en effet! Je l'avais pas vue celle-là mais elle est tout à fait possible.

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Mar 19 Déc 2017 19:10 
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Je suis en pleine relecture du run, et je reviens sur le cas Mary et sa relation avec Matt. Je ne la trouve pas si innocente lors de leurs premières rencontres. J'ai eu le sentiment que Thyphoid l'utilisait pour "contrôler" Matt. Nocenti semble bien joué avec cette ambiguïté, puisque par moment, les bulles de pensée laisserait suggérer un contrôle mentale, et les répliques "regarde-moi" ou "vous voyez" donne l'impression qu'elle a introduit l'esprit de Murdock pour y déceler ses mensonges (qui peuvent être aussi son amour pour Karen). J'ai aussi ressenti ce contrôle mental vis à vis de l'enfant aveugle, des séquences laissent entendre que le gamin a d'énormes difficultés à "sentir" l'espace et les gens, mais en présence de Mary, tout se passe merveilleusement bien, comme si Mary/Thyphoid mettait en évidence l'échec de Murdock.
Je ne cherche pas à déresponsabiliser Murdock sur son attitude, juste que oui, Thyphoid est un virus, un poison qui contamine tout ceux qu'elle touche, et que sa relation avec Mary est tout aussi ambiguë.


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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Dim 25 Mar 2018 18:28 
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Retour (temporaire) aux affaires afin de fêter le printemps, Pâques et l'annonce de la prochaine ressortie du run de Nocenti/JRjr en VF.

6/ Love is suicide (Daredevil 259-260) :

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Et l'on rentre enfin dans la dernière ligne droite de la saga de Typhoid Mary et autant dire que la chute va être rude pour l'ange gardien de Hell's Kitchen.

On passera rapidement sur la couverture du 259 qui, par une bizarrerie éditoriale, dévoile allègrement le contenu de l'épisode suivant.

Pour ce récit, Ann Nocenti conte la tentative de Karen Page pour récupérer l'homme qui est en train de lui échapper au travers d'une intrigue très noire, toujours aussi engagée, et abordant de manière frontale un sujet fortement « relevant ».

La scénariste, en décidant de traiter des enlèvements d'enfants et de la fange la plus immonde de la pornographie, se confronte une fois de plus à l'héritage de Frank Miller.
Elle y reprend le thème de la corruption de l'innocence qui était à l'oeuvre derrière le diptyque Child's Play (qui voyait l'intégration du Punisher à l'univers de DD) et le prolonge dans une direction encore plus horrible.
Il n'est d'ailleurs pas interdit de supposer que Miller soit venu jeter un coup d'oeil sur le travail de Nocenti puisque l'on retrouvera ce sujet dans le Man without Fear qu'il réalisa avec Romita jr et plus tard dans Sin City (de manière beaucoup plus tendancieuse dans ce dernier).

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Bien évidemment, cette histoire s'inscrit aussi totalement dans les propres thématiques à l'oeuvre dans le run de la jeune femme où les enfants et le poids des actions des adultes sur ceux-ci tiennent une place prépondérante.
Autant dire que les actes des adultes laissent des séquelles indélébiles sur nos chers bambins qui devront en porter les conséquences et le poids du souvenir pour le reste de leurs vies.
Cet épisode est dur, très dur, sombre, très très sombre, et pratiquement insoutenable par moments. Il y a bien sûr les mésaventures de la petite jeune fille kidnappée et revendue à la lie de l'humanité mais que dire de ce qui arrive au jeune Lance, le fils de Bullet.
Nocenti et JRjr jouent habilement du hors-champ mais il est fortement suggéré par les dialogues que Typhoid a forcé le jeune garçon a assister à ses ébats avec son père.
Même le petit Butch devra faire face à la perte de ses illusions en assistant au baiser adultérin de Matt Murdock qui vient conclure un épisode très amer sur les plus basses pulsions masculines.

Ce New-York digne de Scorsese, d'Henenlotter ou de la récente série The Deuce sert avant tout à dresser un beau portrait de femme.
Car le personnage principal de cet épisode n'est pas tant Daredevil que sa compagne Karen Page.
Ici aussi, la scénariste replonge dans l'héritage millerien et montre l'évolution de la jeune femme depuis Born Again en la confrontant au milieu dont elle a eu tant de mal à sortir.
C'est une manière pour elle de confronter Page à ses démons et d'affirmer la manière dont elle en s'en est relevée plus forte.
Et pourtant, tout cela se révèle une fois de plus ironiquement amer au final.
Page est désarmante de charme et de volonté tout du long et plutôt ses efforts pour partager l'univers de son héros costumé permet de mettre en valeur le lien intime qui l'unit à Murdock.
Nocenti réussi à créer un souffle qui fait qu'on croit qu'il puisse exister une échappatoire pour le couple avant de détruire tous les espoirs du lecteur dans la dernière page.
Car si Page ressort de l'histoire en étant une synthèse des aspects doux et forts de la femme, DD reste désespérément (et inconsciemment) accroché à une vision binaire de la condition féminine et reste attiré par les extrêmes : la victime Mary et la bitch Typhoid.

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Au petit jeu de l'amour et du sexe, personne n'en ressort vainqueur et les pulsions signent la chute des êtres humains. Le désir reste ce gouffre insondable et de la psyché, ce trou noir qui échappe à la logique et qui peut mettre à bas n'importe quelle relation, n'importe quel projet. C'est ce qu'il ressort des deux triangle amoureux croisés et si Matt démontre une nouvelle fois sa faiblesse, ses ennemis ne sont pas mieux logés.
Il suffit de se pencher sur les passages s'attardant sur le Caïd et Typhoid. Le bibendum du crime commence à perdre tout sang froid et sa jalousie et possessivité galopante rabaisse sa confrontation avec Murdock au niveau animal de deux mâles alpha se disputant la même femelle.
Et si le sexe s'avère une force irrépressible qui dévore l'âme, il en est de même pour l'amour. Car c'est bien son amour pour Murdock qui consume le cœur de Typhoid. Elle a beau recruter les adversaires de DD pour le détruire et s'étourdir dans les parties de jambes en l'air avec tous les mâles à sa portée, on sent qu'elle est en train de perdre autant sa volonté propre que son contrôle sur Mary.
Nocenti introduit ici une note d'espoir ténue et l'on se demande si la rousse incendiaire réussira à mener son plan à bien ou si elle craquera en cours de route.

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John Romita Jr est toujours au diapason de sa scénariste et franchi encore un cran dans la construction cinématographique de ses cases, particulièrement dans les fins de scènes qui continuent de se terminer sur des gros plans ou des hors-champ particulièrement habiles.
On dénotera certains passages aussi discrets que forts comme la transition entre les visages de Karen et Typhoid pour mettre en parallèle la situation d'un couple qui tente de se reconstruire (Matt-Karen) et d'un autre en train de s'autodétruire (Fisk-Typhoid), manière de souligner qu'un des deux femmes est dans l'échange alors que l'autre est dans la domination et les jeux de pouvoirs.
On peut aussi parler de cette case jouant sur une perspective volontairement faussée et écrasée pour souligner le caractère d'ange gardien d'un Daredevil veillant sur la vaillante Page ou bien de celle présentant les 2 personnages sous forme de démons afin de souligner le traumatisme des enfants enlevés.

Mais surtout le dessinateur semble s'éclater avec les scènes mettant en valeur Typhoid en jouant sur le registre horrifique : une langue quasi-démoniaque, une apparition digne d'un jump-scare, une menace hors-champ, une trace sanglante, des cadavres au sol, une opération digne de Frankenstein.
La coloriste Christie Scheele est au diapason et joue sur les contrastes en mêlant fonds gris et couleurs chaudes ainsi que certains détails volontairement laissés en blancs pour souligner un éclairage horrifique.

Une nouvelle réussite avant un épisode dantesque.

Un double épisode même, et pour une fois parfaitement justifié pour donner une conclusion à la hauteur de cette saga.

Un épisode qui fait la part belle à la baston certes, mais quelle baston !! Le genre de truc épique qui on fait la réputation du corps slippesque.
Car avant de détruire le cœur de Murdock, Typhoid commence par détruire son corps.
Pour cela, elle a rassemblé tous les ennemis récents introduits par Nocenti et aucun d'entre eux ne va laisser de répit au pauvre justicier qui se voit roué de coup, tabassé, charcuté, brûlé...
C'est un véritable martyr que subit notre héros page après page et sa torture physique détruit méthodiquement sa résistance mentale pour le déposer tout cuit entre les mains de Typhoid dans les dernières pages.
Il ne reste alors plus à la belle qu'à laisser chuter Daredevil (dans tous les sens du termes) au travers d'une séquence aussi poétique que cruelle et qui signe la perte morale de ces deux amants tragiques avec ces superbes mots de Typhoid « It's so simple it's beautiful. I have to kill you... I love you ».
Et tandis que DD s'écrase sur le sol, c'est bien Typhoid et non Mary qui écrase une larme sur une romance sans issue et la perte définitive de son âme.
Une conclusion finalement cent fois plus sadique que celle de Born Again car cette fois-ci Matt Murdock est aussi responsable de sa propre chute. Il a signé lui-même sa propre perte et lorsque l'on se perd à cause de nos propres faiblesses, autant dire que se relever devient beaucoup plus difficile.

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Nocenti n'hésite d'ailleurs pas à une fois de plus souligner l'héritage millerien qu'elle a repris et prolongé avec maestria dans une direction tout aussi différente que respectueuse de son illustre prédécesseur.
Certes, on pourra un lever un sourcil dubitatif quant à sa volonté de présenter les personnages comme la nouvelle rogue gallery de Daredevil tant ceux-ci se contenteront ensuite d'apparitions anecdotiques et seule Typhoid Mary trouvera une certaine postérité.
Il faut croire que la scénariste a conscience de la force de cette dernière création puisqu'elle est présentée au milieu des ennemis classiques de Miller (le Caïd, le Gladiateur, le Tireur et Elektra) dans une séquence onirique qui voit Matt se confronter une fois de plus au spectre de son père.
A travers ce passage, elle en profite pour reprendre le « never give up » propre à Frank Miller pour ensuite le démonter de manière jubilatoire et perverse en revenant sur la contradiction originelle du personnage. Elle y montre l'inanité de ce mantra pour mieux réécrire le personnage selon sa conviction personnelle dans la suite de son run :
« It's a dead end you're in, son. This is a blind alley. You're getting nowhere. »

Outre l'héritage de Miller, elle reprend aussi celui des Watchmen de Moore à sa propre manière en reprenant le parallèle entre les superslips et l'arme atomique.
C'est pour Nocenti une occasion de jouer aussi avec ses propres obsessions pour l'écologie, la menace nucléaire et le militantisme et qui sous-tendent son run depuis l'arrivée de JRjr.
On peut y constater une fois de plus l'évolution de l'écriture d'Ann Nocenti qui bien que restant toujours ancrée très à gauche (litote) mais qui fait preuve de réflexion en renvoyant dos à dos les manifestants de tous bords et démontre que les extrêmes de tous bords conduisent à la violence et ce même si les intentions derrières sont justes.
C'est aussi une manière de questionner à nouveau le vigilantisme et le caractère hors-la-loi des super-héros de manière détournée, car finalement tous ces personnages qui décident de passer outre la loi pour faire justice selon leur conception toute personnelle ne sont qu'un vecteur de violence (tout jouissive qu'elle puisse être pour le lecteur) et leurs pouvoirs les placent au même rang de danger que l'arme nucléaire.

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Mais ne nous y trompons pas, même si Nocenti se démène pour faire de cette épisode plus qu'une simple baston, la véritable star de cette épisode c'est John Romita jr.

On dénotera tout d'abord l'hommage de la paire artistique au fantastique 1er annual du Spider-Man de Steve Ditko.
L'idée découle de Nocenti qui était alors très liée à Ditko (et connaissant leurs opinions politiques respectives, cela devait donner des débats animés) mais c'est un formidable cadeau fait au fils Romita.
JRjr reprend la composition de l'annual, manière de marquer à nouveau l'importance (toute relative au vu de la suite) de la nouvelle rogue gallery de DD, en introduisant chaque ennemi par le biais d'une simple ou double splash-page.
Cette structure agit même comme un révélateur pour le dessinateur.
La puissance toute kirby-esque que l'on mentionne à chaque fois que l'on parlera ensuite de Romita ? C'est ici qu'elle naît avec des personnages aux proportions énormes, quasi-mythologiques... comme des géants, des demi-dieux marchant et surtout s'affrontant au milieu des hommes normaux.
JRjr développe ici une science tout proprement hallucinante dans la représentation de combats aussi épiques que dynamiques. Les coups portent et laissent des traces et jamais DD n'aura autant ressemblé à un boxeur en fin de course avec ce visage tuméfié qui fait vraiment mal à voir.

L'artiste continue aussi à jouer sur les constructions cinématographiques et les rappels que cela soit au travers de ce zoom progressif sur le visage d'un DD piétiné par une foule inconsciente de sa présence
Il y a aussi ce baiser à nouveau hors-champ entre Matt et Karen, ce dernier instant de bonheur où le cadre se focalise sur les pieds des amants à l'instar de celui entre Matt et Mary dans le n° 256 ou celui entre le Caïd et Typhoid dans le n°257.
Le sommet de l'épisode reste bien évidemment le montage en parallèle entre la chute de Daredevil dans le vide et la larme qui coule sur la joue de Typhoid.

Une conclusion de saga comme il devrait toujours y en avoir, et pourtant cela n'est qu'une porte ouverte pour une suite qui va tutoyer de nouveaux sommets insoupçonnés !!

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Lun 2 Avr 2018 18:56 
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Et l'on arrive à l'épisode qui peut être considéré comme l'épilogue de la saga de Typhoid avant le « noeud » que constituera Inferno, ce passage qui mènera la série sur un sentier que personne n'aurait pu voir venir.

Avec ce récit qui constitue une pause tout en continuant de bouger les pions, Ann Nocenti prépare aussi l'arrivée du fameux crossover mutant puisque toute l'histoire se déroule durant la plus haute vague de chaleur de mémoire de new-yorkais, une chaleur qui attise les démons intérieurs et le feu le plus noir de l'Humanité qui ne demande qu'à jaillir à tout instant.

Ce bref instant où l'étincelle se transforme en flamme aussi destructrice que purificatrice est parfaitement symbolisé par la splash-page d'introduction mettant en scène le héros du jour, la Torche Humaine.

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En effet, comme souvent avec les épisodes « post-mortem » des univers slippesques, l'histoire du jour sert avant tout à mettre en avant l'entourage du héros et à creuser la manière dont Daredevil/Murdock impacte la vie de ses amis et ennemis.
DD n'apparaît ici en tout et pour tout que dans 3 cases, l'attention étant portée sur la quête de Karen Page pour retrouver son homme disparue et la relation toujours ô combien tordue entre Typhoid et le Caid.

C'est ainsi une fois de plus l'occasion pour la scénariste de subvertir l'héritage de son illustre prédécesseur.
Karen apparaît ici comme la version féminine du héros millerien par excellence puisqu'elle est au bord de l'implosion, toujours à 2 doigts de s'écrouler sous le poids des coups que lui porte la vie mais continue d'avancer par la force d'une volonté et d'une certaine foi inébranlable. Et tout cela sans jamais se départir d'une féminité certaine, d'une douceur et d'une attention pour son prochain toute angélique et qui la font mettre ses propres peurs et doutes de côté pour veiller sur son prochain. Elle se distingue ici comme la véritable contrepartie de DD, l'âme sœur que Murdock a préféré sacrifié sur l'autel de sa libido galopante.

Quand à celle qui avait été introduite comme un décalque des héroïnes du père Miller, que dire à son propos ?
La scène l'opposant au Caïd est juste... Wow !!! C'est le genre de truc qui provoquerait un pur scandale de nos jours tant elle échappe au manichéisme qui agite la plupart des débats.
Même pour l'époque, ce passage a dû provoquer bien des grincements de dents et peut expliquer la sortie de scène d'un personnage éminemment sulfureux, bien trop dangereux pour l'univers finalement très bien pensant de Marvel, lors d'Inferno (et qui sera entériné de manière encore plus brutale lors du piteux épisode 297 écrit par Chichester).

Il faut dire que Nocenti se lâche bien durant cette scène d'une noirceur et d'une ironie cruelle envers les personnages qu'elle met en scène. Il faut voir la manière dont Typhoid rabaisse le Caïd en sous-entendant que son obsession pour Murdock pourrait bien cacher une attirance toute sexuelle. Il faut voir la parade amoureuse tordue, entre 2 amants qui se rouent de coups avant que Fisk ne soumette Typhoïd à son désir.
Il faut voir pourtant la manière dont cette dernière se gausse finalement et, au lieu de balancer son porc, elle a écarté sciemment les jambes pour prendre l'ascendant sur celui-ci et le tenir sous sa volonté.
Nocenti brise ici tous les clichés et chez elle la sexualité se pose comme le lieu de toutes les luttes de pouvoir et le siège animal de la violence, ce lien ambigu défini par Michel Le Bris comme la puissance obscure du désir.
Elle creuse alors dans les mêmes champs que la Kathryn Bigelow de Near Dark et Blue Steel, voire de toute sa filmographie finalement, où le sexe devient le vecteur de la domination de la violence du désir de l'autre.

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C'est sûr qu'à côté de cela, le parcours de Johnny Storm peut paraître bien léger mais cela lui permet avant tout de travailler en creux le personnage de Daredevil en en démontrant sa spécificité.
On ne pourra que rire et sourire devant les efforts d'un Johnny plein de bonne volonté mais échouant pathétiquement à s'intégrer dans le monde crapoteux et terre à terre de DD et tout l'épisode semble être une satire des clichés hard-boiled.

Mais derrière le comique de surface, Ann Nocenti en profite aussi pour égratigner son public à plusieurs niveaux.
Au travers de l'échec (et l'abandon) de la Torche, elle affirme la primauté des héros urbains et relevant par rapport au versant le plus « cosmique » des superslips. Car finalement, quelle relation ces héros entretiennent-ils avec ceux qu'ils protègent ? Comment peuvent-ils comprendre et construire un véritable lien avec le peuple alors qu'ils vivent déconnectés du monde, évoluant entre-eux retranchés dans leurs palais lumineux, fussent-ils le Baxter Building ou la tour Stark ? En conséquence, malgré leur bonne volonté affichée, leur actions, par manque de connaissance et d'humilité, peuvent se révéler plus destructrices que bénéfiques comme le démontre la manière dont Storm incendie le Last Exit Bar.
En étendant le propos, il faut aussi voir cela comme une critique de certaines bonnes actions humanitaires, celles où les bonnes intentions et un certain aveuglement prennent le pas sur la compréhension du monde, celles des touristes de la charité qui ne s'investissent qu'à moitié et sans réelle réflexion dans une cause.
Pour une femme se définissant elle-même comme à gauche de la gauche, qui a travaillé sur le terrain dans plusieurs ONGs, et par rapport à ses premiers textes, Nocenti tape de manière très dure.

Au final, sous ses apparences placides, de calme avant la tempête d'Inferno, cet épisode tient plutôt du feu qui couve sous la glace et Ann Nocenti tire vicieusement sur tout ce qui bouge.

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Bien évidemment, la « glace » qui recouvre tout cela, c'est le graphisme de John Romita Junior et Al Williamson.
On a ici un épisode graphiquement très sobre, classique tout autant dans sa mise en page que dans ses effets. Aucune critique à cela, et si ce ne sont pas les pages les plus impressionnantes du duo, le tout reste parfaitement inattaquable au niveau lisibilité.
Les deux artistes portent une attention toute particulière aux expressions faciales et à la clarté des enchaînements de scènes et des combats.

C'est une pause pour une équipe qui vient juste de livrer un double épisode dantesque et qui s'apprête à se surpasser pour les visions délirantes d'Inferno.
Mais c'est aussi une manière de faire respirer le lecteur et d'adoucir les propos incendiaires de Nocenti, la mise en image comique des mésaventures de Johnny Storm agissant comme le gant de velours sur la main de fer.

Néanmoins, JRjr reste cohérent avec les outils graphiques qu'il a utilisé plus tôt comme on peut l'observer dans les passages opposant le Caïd à Typhoïd.
Il reprend en effet ici les mêmes dispositifs qu'il utilisait dans les épisodes précédents pour mettre en scène les ébats amoureux, se mettant ainsi au diapason de sa scénariste.
Visages dissimulés lors des coups les plus porteurs de charge érotique comme si les 2 personnages n'étaient plus que des corps consumés par leur désir et « caméra » se concluant sur les pieds des personnages lorsque l'acte se conclue... le tout agit comme un écho vicié, grimaçant des scènes amoureuses des épisodes 256, 257 et 260.

La plus belle page de cet épisode reste néanmoins la dernière toute en cases verticales et dont la poésie et la lisibilité sont telles qu'elles pourraient se passer de mots.

Finalement, le seul endroit où Romita se lâche, c'est la couverture.
Celle-ci agit comme un contrepied total au graphisme développé à l'intérieur avec ce portrait surpuissant et terrifiant de la Torche Humaine.
En jouant d'une perspective volontairement écrasé, Romita fait apparaître le héros comme un ange d'Apocalypse submergé par la peur de sa propre puissance et des dégâts qu'elle provoque.
Le duo vient ici puiser son inspiration dans la démesure de Jack Kirby que ce soit au niveau de l'idée sous-tendant la couverture, la représentation plus grande que nature de Storm et par l'usage des « Kirby Crackles » dans le fond.
C'est dernières avaient déjà fait une première apparition dans le crossover des X-Men face au Beyonder (une histoire de dieu donc, et déjà encrée par Williamson, tiens donc) et prendront une place de plus en plus importante au fur et à mesure du run jusqu'à devenir un élément constitutif du style de JRjr.

En conclusion, cette couverture agit surtout comme une trompette annonçant l'apocalypse d'Inferno !

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Lun 2 Avr 2018 19:50 
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Winnetouch a écrit:
Mais derrière le comique de surface, Ann Nocenti en profite aussi pour égratigner son public à plusieurs niveaux.
Au travers de l'échec (et l'abandon) de la Torche, elle affirme la primauté des héros urbains et relevant par rapport au versant le plus « cosmique » des superslips. Car finalement, quelle relation ces héros entretiennent-ils avec ceux qu'ils protègent ? Comment peuvent-ils comprendre et construire un véritable lien avec le peuple alors qu'ils vivent déconnectés du monde, évoluant entre-eux retranchés dans leurs palais lumineux, fussent-ils le Baxter Building ou la tour Stark ?

C'est typiquement le genre d'approche que je déteste, indépendamment de toutes les qualités de ce run dont je suis - comme tout le monde - un fervent admirateur (mais pour des raisons plus terre à terre). Je comprends bien le propos, mais je ne le trouve pas pertinent justement dans le contexte du superslip cosmique, qui demeure l'une des facettes essentielles du Marvel Universe.
Parce que quand les FF mouillent la chemise pour empêcher Galactus de boulotter la planète, je ne vois pas à quel moment il est indispensable qu'ils se connectent avec les gens qu'ils sauvent au quotidien des méta-menaces. Ni au nom de quoi on devrait le leur reprocher. Les héros urbains, ça peut certes être très intéressant, mais vouloir à tout prix les opposer idéologiquement aux héros bigger than life plus traditionnels dans le cadre du développement d'un certain sous-texte, c'est limite une approche arrogante du médium.

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 Sujet du message: Re: Red is the new Black
MessagePosté: Lun 2 Avr 2018 21:18 
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lhommesinge a écrit:
Winnetouch a écrit:
Mais derrière le comique de surface, Ann Nocenti en profite aussi pour égratigner son public à plusieurs niveaux.
Au travers de l'échec (et l'abandon) de la Torche, elle affirme la primauté des héros urbains et relevant par rapport au versant le plus « cosmique » des superslips. Car finalement, quelle relation ces héros entretiennent-ils avec ceux qu'ils protègent ? Comment peuvent-ils comprendre et construire un véritable lien avec le peuple alors qu'ils vivent déconnectés du monde, évoluant entre-eux retranchés dans leurs palais lumineux, fussent-ils le Baxter Building ou la tour Stark ?

C'est typiquement le genre d'approche que je déteste, indépendamment de toutes les qualités de ce run dont je suis - comme tout le monde - un fervent admirateur (mais pour des raisons plus terre à terre). Je comprends bien le propos, mais je ne le trouve pas pertinent justement dans le contexte du superslip cosmique, qui demeure l'une des facettes essentielles du Marvel Universe.
Parce que quand les FF mouillent la chemise pour empêcher Galactus de boulotter la planète, je ne vois pas à quel moment il est indispensable qu'ils se connectent avec les gens qu'ils sauvent au quotidien des méta-menaces. Ni au nom de quoi on devrait le leur reprocher. Les héros urbains, ça peut certes être très intéressant, mais vouloir à tout prix les opposer idéologiquement aux héros bigger than life plus traditionnels dans le cadre du développement d'un certain sous-texte, c'est limite une approche arrogante du médium.


Oui mais ça c'est l'éternel débat qui agite le genre, les deux directions qui s'offrent aux artistes depuis que Lee/Ditko/Kirby ont introduit une dose (toute relative) de réalisme dans le genre slippesque: le toute imaginaire ou le "réalisme" (terme à prendre avec des pincettes). Les 2 approches ont l'une comme l'autre donné leur lot de chefs d'oeuvre et de bouses. Après, il faut aussi replacer le run dans le contexte où il est né. Il ne faut pas perdre de vu que l'on est en 1988, juste après Watchmen et Dark Knight Returns qui ont déconstruit le mythe slippesque.
D'ailleurs, ce qui a bien fait le succès de Marvel des années 60 à 80, c'est bien le rapport des superslips avec le réel: les problèmes estudiantins de Peter Parker, les handicaps physiques de Stark ou Murdock, les X-Men confrontés au racisme... même les FF, malgré leur statut de Beatles de cet univers, gardaient une certaine connexion avec le monde qui les entouraient au travers du personnage de Ben Grimm, de son statut d'homme du peuple, de son attachement à son quartier de Yancy Street, de sa relation avec une civile aveugle et bien évidemment la sphère familiale que constituait le quatuor...
C'est cette composante qui créait l'attachement aux héros et, comme l'avait dit Jean-Paul Jennequin: "on venait pour voir la baston avec Galactus et finalement on restait pour voir Grimm et Storm faire le ménage".
Sans compter qu'il faut prendre cela comme un point de départ, puisque la scénariste réussira au final à faire la synthèse du "réel" et du fantastique avec l'introduction des personnages les plus cosmiques de Marvel dans son run (les Inhumans et le Silver Surfer) ;)
Il faut surtout y voir le début d'une dialectique sur les actes des élites et leurs conséquences sur tout un chacun même quand ils agissent pour le bien commun et qu'elle développe alors en parallèle sur son MGN Inhumans et qui viendra infuser ses DD. Tous les échanges entre Karnak et Gorgone joueront sur leurs approches différentes face au monde, l'un étant dans le macro et l'autre dans le micro.... maaaais on en est pas encore à ces épisodes.

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